🚨🥽 Aide-mémoire Prévention du Suicide

Prevenir le suicide en milieu carcéral: les bases

📋 Principes d'urgence

RÈGLE D'OR : En cas de doute, TOUJOURS alerter. Mieux vaut une fausse alerte qu'un drame évité de justesse.
  • Sécurité d'abord : Votre sécurité ET celle du détenu
  • Alerter immédiatement : Déclenchez les secours sans hésiter
  • Ne jamais laisser seul : Présence humaine continue
  • Tracer tout : Écrire, dater, signer chaque action

💬 Les Mots qui Sauvent

Basé sur les méthodes CASE (Shawn Christopher Shea) et TERRA (Jean-Louis Terra). Ces formulations sont validées scientifiquement pour ouvrir le dialogue sans créer de trauma supplémentaire.

🌊 Normalisation

Objectif : Déculpabiliser et montrer que les pensées suicidaires sont une réaction humaine compréhensible face à une souffrance intense.

PHRASE TYPE 1
"Avec ce que vous traversez en ce moment (refus de permission, nouvelle de décès, rejet de recours), beaucoup de personnes auraient des pensées très noires. Est-ce votre cas ?"
✓ Pourquoi ça marche : Vous reconnaissez la légitimité de sa souffrance sans jugement. Le "beaucoup de personnes" normalise et réduit la honte.
PHRASE TYPE 2
"Face à une douleur comme celle que vous décrivez, il arrive que l'on pense que la mort serait un soulagement. Vous arrive-t-il d'avoir ce genre de pensées ?"
✓ Pourquoi ça marche : Vous nommez clairement le sujet (mort, soulagement) sans dramatiser, ce qui autorise la personne à en parler.
PHRASE TYPE 3
"Certaines personnes en détention, quand tout semble bloqué, se disent qu'elles n'ont plus d'autre issue. Qu'en est-il pour vous ?"
✓ Pourquoi ça marche : Formulation indirecte ("certaines personnes") qui laisse la porte ouverte sans pointer du doigt.
🛡️ Atténuation de la honte

Objectif : Lever la barrière principale au dévoilement : la peur d'être jugé faible, fou ou manipulateur.

PHRASE TYPE 1
"Certains détenus pensent qu'en parler, c'est être faible. Mais parler de l'envie de mourir, c'est en réalité un signe de lucidité. Avez-vous déjà eu l'idée que mourir serait une solution ?"
✓ Pourquoi ça marche : Inverse le stigmate en revalorisant le courage de parler. Redéfinit la "faiblesse" en "lucidité".
PHRASE TYPE 2
"Je ne suis pas là pour vous juger. Beaucoup d'hommes ici ont eu des pensées très sombres à un moment. L'important, c'est que vous soyez encore là et que vous acceptiez d'en parler. Où en êtes-vous aujourd'hui ?"
✓ Pourquoi ça marche : Affirme explicitement l'absence de jugement ET valorise le fait d'être encore vivant.
PHRASE TYPE 3
"Avoir envie de mourir ne veut pas dire qu'on est fou ou qu'on manipule. Ça veut dire qu'on souffre tellement qu'on cherche une sortie. Vous sentez-vous à ce point-là ?"
✓ Pourquoi ça marche : Déstigmatise directement les deux peurs majeures (folie/manipulation) et reconnaît la souffrance comme moteur.
🔍 Exploration comportementale

Objectif : Détecter les préparatifs concrets et évaluer l'imminence du passage à l'acte (méthode des "incidents comportementaux" de Shea).

PHRASE TYPE 1
"J'ai remarqué que vous avez ramassé ce drap tout à l'heure et que vous l'avez posé sur votre lit. Qu'aviez-vous en tête à ce moment précis ?"
✓ Pourquoi ça marche : Question ouverte et factuelle qui explore l'intention derrière un comportement observé sans accusation.
PHRASE TYPE 2
"Vous avez donné vos affaires à votre co-détenu hier. Est-ce que cela signifie quelque chose de particulier pour vous ?"
✓ Pourquoi ça marche : Identifie un signe d'alerte (don d'objets = règlement d'affaires) et cherche confirmation.
PHRASE TYPE 3
"Si vous deviez passer à l'acte, avez-vous déjà imaginé comment vous le feriez ? Avez-vous pensé à un moment précis ?"
✓ Pourquoi ça marche : Question directe qui évalue le niveau de planification (= critère d'urgence). Plus le plan est précis, plus le risque est élevé.
PHRASE TYPE 4
"Vous m'avez dit que vous pensiez au suicide. Avez-vous fait des essais par le passé ? Quand était la dernière fois ?"
✓ Pourquoi ça marche : Explore les antécédents (facteur de risque majeur) et la récurrence, éléments clés de l'évaluation UDR.
🚦 Désamorçage de crise

Objectif : Créer un pont de sécurité immédiat et gagner du temps pour l'intervention spécialisée.

PHRASE TYPE 1
"Mon objectif ce soir, c'est que vous passiez cette nuit en sécurité. On verra demain pour la suite, mais là, maintenant, je veux juste qu'on traverse cette nuit ensemble. D'accord ?"
✓ Pourquoi ça marche : Objectif à court terme (une nuit = atteignable), engagement implicite de non-abandon, temporalité rassurante.
PHRASE TYPE 2
"Je comprends que vous voyez la mort comme une issue. Mais accepteriez-vous qu'on mette en place des choses pour vous aider avant d'en arriver là ? Juste pour voir si ça change quelque chose ?"
✓ Pourquoi ça marche : Reconnaît son point de vue (validation) tout en proposant une alternative sans nier sa souffrance.
PHRASE TYPE 3
"Ce que vous ressentez maintenant, c'est comme un tunnel où vous ne voyez plus d'issue. Mais les tunnels ont toujours une sortie, même quand on ne la voit pas. Laissez-moi vous aider à tenir jusqu'à demain."
✓ Pourquoi ça marche : Métaphore du tunnel qui normalise la vision rétrécie sans nier la douleur. Suggère une issue, un espoir d'atténuation.
PHRASE TYPE 4
"Je ne vais pas vous mentir en disant que tout va s'arranger, mais je sais qu'on peut trouver des solutions pour que ça devienne supportable. Vous me laissez essayer ?"
✓ Pourquoi ça marche : Honnêteté (pas de fausse promesse) + réalisme (supportable ≠ parfait) + demande de permission (restitue du contrôle).

⚠️ Ce qu'il ne faut JAMAIS dire

  • ❌ "Ne pensez pas à ça" → Invalide et augmente la honte
  • ❌ "Vous avez tout pour être heureux" → Culpabilise
  • ❌ "C'est égoïste vis-à-vis de votre famille" → Rajoute de la honte
  • ❌ "Vous ne le ferez pas vraiment" → Minimise et décrédibilise
  • ❌ "C'est pour attirer l'attention" → Accusation qui referme tout dialogue

📚 Capsules Micro-Learning

Modules de formation rapide (3 min de lecture)

📊

Évaluer avec l'UDR

⏱️ 3 min

💡 Le saviez-vous ?

L'échelle UDR (Urgence-Dangerosité-Risque) permet d'évaluer le potentiel suicidaire. Elle est également utilisée par les SMPR et psychiatres. il est essentiel d'en comprendre les bases.

La crise suicidaire est la période où, pour un sujet donné, le suicide devient une solution pour mettre fin à sa souffrance actuelle. Elle ne veut pas mourir, elle veut arrêter de souffrir. Cette période est marquée par la souffrance et la tension dure souvent de 6 à 8 semaines

🚨 Les 3 dimensions UDR

  • URGENCE : Imminence du passage à l'acte (dans les heures/jours)
    • Haute : "Ce soir, je vais le faire"
    • Moyenne : "Un de ces jours, je vais le faire"
    • Basse : "Parfois, j'y pense"
  • DANGEROSITÉ : Létalité et accessibilité du moyen envisagé
    • Haute : Pendaison, défenestration, scarification profonde
    • Moyenne : Intoxication médicamenteuse
    • Basse : Moyens peu létaux ou pas accessibles
  • RISQUE : Facteurs de vulnérabilité cumulés
    • Antécédents de TS, isolement social, perte récente
    • Maladie psychiatrique, dépendance
    • Impulsivité, agitation
    • Facteurs pénitentiaires comme être primaire, en MA, en quartier spécifique (QA, QD, QI), avec des échéances judiciaires à venir...

🎯 Action terrain

RÈGLE ABSOLUE : Toujours poser LA question clairement : "Avez-vous des pensées de vous tuer ?" ou "Pensez-vous au suicide ?"

✓ Demander ne donne PAS l'idée (mythe). Au contraire, ça soulage et ouvre le dialogue.

✓ Si réponse positive : Évaluer U-D-R (interroger le choix des MOYENS (Quoi?), la PROGRAMATION (Quand?) et alerter IMMÉDIATEMENT.

Le Choc Carcéral

⏱️ 3 min

💡 Le saviez-vous ?

40% des suicides en détention ont lieu dans les 3 premiers mois, dont 20% dans les premières 24h. Le choc carcéral est une fenêtre critique.

🚨 Signes d'alerte (0-72h)

  • Prostration, mutisme, regard figé
  • Agitation psychomotrice, hypervigilance
  • Refus de s'alimenter ou de sortir en promenade
  • Verbalisations désespérées : "Je ne tiendrai pas", "C'est impossible"
  • Déni massif de la réalité ("Je ne suis pas vraiment là")

🎯 Action terrain

Surveillance accrue :

  • Alerter, Rendre compte
  • Rondes rapprochées
  • Retrait des objets à risque (ceinture, lacets, sac plastique)
  • Si besoin placement en cellule avec co-détenu
  • Contact humain régulier : "Je reviens dans 30 min, ça ira?"
  • Programmation de l'examen de la situation à la prochaine CPU Prévention Suicide (pour suivre l'évolution de la situation)
Principe : Restaurer rapidement un lien humain et une temporalité ("juste jusqu'à demain") pour contrer la sidération.
🌅

Fausse Accalmie

⏱️ 3 min

💡 Le saviez-vous ?

Lorsqu'une personne a pris sa décision de mourir, elle peut paradoxalement sembler apaisée, voire joyeuse. C'est la phase la plus dangereuse.

🚨 Signes d'alerte

  • Soulagement soudain après une période de crise
  • Don d'objets personnels, "règlement de comptes"
  • Messages d'adieu déguisés : "Prends soin de toi", lettres aux proches
  • Verbalisation type : "Je me sens mieux, j'ai trouvé la solution"
  • Attitude calme et déterminée (vs agitation antérieure)

🎯 Action terrain

ATTENTION : Un "mieux" trop rapide après une crise est suspect. Ne baissez JAMAIS la garde.

Que faire ?

  • Creuser : "Qu'est-ce qui vous fait dire que ça va mieux ?"
  • Chercher la décision : "Avez-vous pris une décision concernant votre vie ?"
  • Maintenir la vigilance et alerter l'équipe pluridisciplinaire
  • Ne pas féliciter le "mieux-être" avant d'avoir évalué
📉

Syndrome de Glissement

⏱️ 3 min

💡 Le saviez-vous ?

Le syndrome de glissement est une forme de suicide passif : la personne ne se tue pas activement, mais se laisse mourir par abandon de soi. C'est une urgence psychiatrique.

🚨 Signes d'alerte

  • Abandon de l'hygiène corporelle (ne se lave plus, odeurs)
  • Négligence vestimentaire (même vêtements plusieurs jours)
  • Désinvestissement : ne sort plus, n'appelle plus, refuse parloir
  • Refus de soins médicaux ou de traitement
  • Repli en position fœtale, refus de communiquer
  • Anorexie progressive (perte de poids visible)

🎯 Action terrain

Stratégie d'accrochage :

  • Maintenir un contact quotidien, même bref ("Je viens voir comment vous allez")
  • Proposer de petites actions concrètes : "On va ensemble voir le chef"
  • Signaler immédiatement à l'USMP/psychiatre
  • Éviter la confrontation ("Vous devez vous laver") → Préférer l'accompagnement
Principe : Réintroduire du mouvement et du lien avant que la dépression ne devienne irréversible.
📜

Plan de sécurité collaboratif plutôt que "Contrat de Non-Suicide"

⏱️ 3 min

💡 Le saviez-vous ?

Le "contrat de non-suicide" (engagement verbal ou écrit) est une pratique largement utilisée mais controversée. Les recherches montrent qu'il donne un faux sentiment de sécurité sans réellement protéger.

⚠️ Pourquoi c'est risqué

  • La personne peut se sentir obligée de "promettre" sous pression
  • Le "contrat" peut culpabiliser et augmenter la honte en cas de rechute
  • Il peut donner l'illusion à l'équipe que le risque est levé (relâchement de vigilance)
  • Une personne en crise suicidaire ne peut pas s'engager rationnellement

🎯 Alternative recommandée

Préférer un "plan de sécurité collaboratif" :
  • "Si les idées noires reviennent cette nuit, quelle action concrète pouvez-vous faire ?" (ex: appuyer sur le bouton de l'interphone, demander de l'aide à votre co detenu, prevenir votre surveillant d'étage à l'ouvertre du matin...)
  • "Qu'est-ce qui vous aide habituellement à tenir ?" (musique, écriture, respiration)
  • "On peut convenir ensemble que si vous avez encore ce type d'idées, vous venez m'en parler. Et ensemble on regardera ce qui pourrait vous aider (aller à l'infirmerie, rencontrer votre CPIP pour faire le point sur votre situatin, ou faire une demande de travail pour vous occuper l'esprit. Qu'est-ce qui pourrait vous aider le plus? "

✓ Cela responsabilise SANS culpabiliser et maintient un lien actif.

🚫 Ce qu'il ne faut PAS faire

JAMAIS : "Promettez-moi que vous ne ferez rien cette nuit" ou "Signez ici que vous vous engagez à ne pas vous suicider".

→ Cela transfère la responsabilité sur le détenu et dédouane l'institution, ce qui est éthiquement et juridiquement problématique.

🧘 Prendre Soin de Soi

La prévention du suicide est émotionnellement usante. Vous êtes en première ligne d'une violence invisible. Prendre soin de vous n'est pas optionnel, c'est une nécessité professionnelle.

✅ Checklist de Décompression

5 étapes avant de rentrer chez vous

🚨 Signes que VOUS avez besoin d'aide

Attention : Le traumatisme vicariant (lié à l'exposition à la souffrance) est réel. Surveiller ces signaux :
  • Insomnies récurrentes, cauchemars liés au travail
  • Irritabilité ou détachement émotionnel envers les proches
  • Consommation accrue d'alcool ou de substances
  • Pensées intrusives ("Et si j'avais raté un signe ?")
  • Sentiment de culpabilité ou d'impuissance permanente
  • Évitement du travail ou hyperinvestissement compulsif

→ Si vous cochez 3 points ou plus, parlez-en à un médecin ou au psychologue des personnels.

📞 Ressources d'Aide

🆘 Numéro National de Prévention du Suicide

3114

Gratuit, 24h/24, 7j/7. Pour VOUS aussi en cas de détresse.

👥 Cellule de Soutien Psychologique AP

Contactez votre direction interrégionale pour connaître les dispositifs d'écoute et de débriefing disponibles dans votre région.

🏥 Médecine du Travail

Vous avez le droit de demander un entretien avec le médecin du travail à tout moment, notamment après un événement traumatique.

Rappel : Etre fort, c'est demander de l'aide! Solliciter de l'aide n'est pas une faiblesse: c'est une preuve de professionnalisme et de conscience de ses limites.
La charte du secouriste (JL TERRA)

Tu te protégeras en protégeant l’autre et non en te protégeant uniquement de tes craintes
Ta tête a des jambes pour aller vers
Si tu dis, je pense, c’est que tu ne sais pas
L’intuition n’est pas une évaluation, seulement le chemin vers celle ci
L’insomnie étant le fond d’oeil de la crise suicidaire, tu exploreras
Tu n’oublieras pas de demander QUAND ?
Ne reste pas seul malgré ta musculature